Volocopter dépose le bilan
Faire de la France «une vitrine de l’innovation», «rappeler au monde que nous sommes une nation d’inventeurs», un «modèle de progrès et de modernité». Alors qu’il inaugure une zone de tests pour les mobilités aériennes à Pontoise (Val-d’Oise) en novembre 2021, le ministre des Transports Jean-Baptiste Djebbari affiche de grandes ambitions. Son objectif : faire circuler des taxis volants au-dessus de la capitale lors des Jeux olympiques de 2024. Trois ans plus tard, le bilan est bien terne. Non seulement il n’y a eu aucun taxi volant lors des JO, mais l’entreprise allemande qui devait les faire voler, Volocopter, a déposé le bilan le 30 décembre. Elle cherche actuellement un repreneur.
Cette annonce vient clôturer une année difficile en Europe pour le secteur des taxis volants, dont le nom technique est eVTOL (pour «electric and vertical take-off and landing», soit atterrissage et décollage électrique vertical en français). Fin 2024, la start-up allemande Lilium, qui construit elle aussi ces appareils volants, frôlait la faillite. L’entreprise a finalement été rachetée le 25 décembre par Mobile Uplift Corporation, un consortium d’investisseurs nord-américains et européens dont les identités ne sont pas connues. Autre acteur du marché, Airbus, qui prévoyait le premier vol de son CityAirbus en 2024, sans succès.
Un «progrès technologique»
Associée au groupe Aéroports de Paris (ADP), l’entreprise Volocopter, créée en 2011, disposait pourtant d’un soutien politique et économique fort pour s’implanter en France. Son projet de taxis volants dans Paris pour les JO reçoit, en novembre 2023, le soutien de la région Ile-de-France avec une subvention d’un million d’euros. Quelques jours avant l’ouverture des Jeux, le 9 juillet, le gouvernement prend un décret autorisant l’expérimentation avant la fin 2024. Volocopter s’empresse d’installer une barge sur la Seine, au niveau de la gare d’Austerlitz. Le ministre des Transports de l’époque, Patrice Vergriete, interviewé par le Parisien, parlealors d’un «progrès technologique qui peut avoir une utilité. […] Je n’ai pas envie, au nom de je ne sais quelle idéologie, que nous nous privions de cette expérimentation. […] C’est peut-être l’ambulance de demain».
Mais certains ne sont pas emballés par l’idée. La mairie de Paris se prononce par deux fois contre, l’adjoint à la transition écologique, Dan Lert, va jusqu’à qualifier le projet d’«aberration écologique». En cause, «des tarifs trop élevés destinés à des happy few, des engins qui ne correspondent pas aux besoins de Paris ni à des critères écologiques exigeants». C’est du moins ce qu’estime David Belliard, adjoint aux transports de la ville. Le 10 juillet, la présidente LR de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, dénonce sur Franceinfo «une gauche anti-progrès, qui est contre tout ce qui se crée, ce qui est neuf». Belliard y voit plutôt une opposition «entre ceux qui pensent que les pouvoirs publics doivent financer ce qui profite aux plus riches, et ceux qui partent des besoins des gens pour soutenir des projets dédiés au plus grand nombre».
Coup de frein
Volocopter enchaîne les déconvenues. En septembre 2023, déjà, l’Autorité environnementale rend un avis défavorable sur le projet, avant qu’une enquête publique de février 2024 ne fasse de même. Quelques jours avant les Jeux, le groupe ADP et l’entreprise Volocopter annoncent ne pas avoir obtenu la certification à temps pour faire voler leur appareil sur Paris. S’ils se consolent en faisant circuler l’engin au-dessus des jardins du château de Versailles, le soulagement est de courte durée. En novembre 2024, la subvention accordée par la région Ile-de-France est supprimée et Valérie Pécresse admet que «l’expérimentation n’a pas pu avoir lieu dans les conditions envisagées».
Le 18 décembre, le Conseil d’Etat, saisi par des associations d’usagers et la mairie de Paris, porte le coup de grâce en annulant l’arrêté ministériel autorisant la création de l’espace d’atterrissage et de décollage près de la Seine. Il juge que le gouvernement n’a pas suivi la bonne procédure, en ne saisissant pas l’Autorité de contrôle des nuisances aéroportuaires. Le groupe ADP annonce le démontage de la barge et annonce que l’autorisation de vol ne sera pas accordée avant la fin de l’année 2024. Moins de deux semaines plus tard, Volocopter entre en cessation de paiements.
Réussite à l’international
Les taxis volants s’imposent pourtant ailleurs dans le monde. Aux Etats-Unis, le régulateur de l’aviation a fait évoluer sa classification des appareils volants pour intégrer les eVTOL. C’est la première fois qu’un nouveau type de véhicule est enregistré, depuis les hélicoptères dans les années 1940. La ville de Los Angeles espère elle aussi accueillir ces technologies à l’horizon 2028, pour les prochains Jeux olympiques.
En Chine, l’affaire est encore plus avancée. La société Ehang y a vendu 300 engins de ce type. La différence ? «Ce qu’on fait en Chine est facilité par l’aviation civile et le ministère des Transports. En France, il n’y a pas de volonté du côté du législateur de favoriser ce genre de technologies», selon Thomas Rodier, directeur marketing en France de l’entreprise chinoise Xpeng, concurrente de Ehang Il déplore que «les boîtes françaises pâtissent de nombreux freins», même s’il concède : «Cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. Il y a beaucoup de changements visuels et sonores avec ces technologies.» De son côté, David Belliard considère que «l’approche technologique [des autres pays] est différente de celle que nous avons. Je crois que chez nous, le rapport aux choses évolue vers la sobriété». Dans tous les cas, l’adjoint aux transports de la mairie de Paris ne se fait pas de souci pour Volocopter : «Si c’est une entreprise qui correspond à un besoin, elle trouvera son marché.»